J’ai hésité à écrire cet article. D’ailleurs, en le commençant aujourd’hui, plusieurs jours après mon retour, je doute encore de le publier. Ce blog s’appelle Onceuponafamilytrip : il relate nos découvertes, nos excursions, à 5 ou à 2, à beaucoup plus parfois, mais toujours il concerne notre noyau dur, notre famille nucléaire, le ciment fondamental que l’on a construit à 2, Jipé et moi.
Et aujourd’hui, je triche.
Un voyage scolaire, ce n’est pas familial. Tout plaisant que ce soit, c’est professionnel. Ce n’est pas le membre de la famille qui part, la mère, le père, l’enfant, l’épouse, le partenaire, ou que sais-je : c’est l’enseignante. Et non seulement ce n’est pas familial, mais en plus, c’est seul.
Voilà pourquoi j’ai hésité. Je me suis tant posé la question que j’ai même enlevé mon carnet de notes plusieurs fois de mon bagage. Mais me priver de notes, c’est comme me priver d’air. J’ai donc opté pour un entre-deux : j’ai pris un carnet professionnel, qui sert à noter mes idées de cours plutôt que mon carnet de voyage. Mais à quoi destinais-je alors mes notes ? A rien de précis, à vrai dire. C’était « au cas où ».
Pourquoi, finalement, choisir de raconter ce voyage ? Parce que c’est l’âme de ce blog : le voyage. La découverte, le dépaysement, l’aventure parfois. Et si l’Angleterre n’est pas une découverte pour moi, elle en était une pour mes élèves.
Certes, mes élèves ne sont pas mes enfants. Et à aucun moment je ne prétends remplacer leurs parents. Mais au même titre que j’ai à cœur d’ouvrir mes propres enfants au monde, j’avais vraiment à cœur d’offrir cette belle expérience à mes élèves, de les accompagner dans cette découverte, de les voir grandir sans s’en rendre compte grâce à ce petit bout de vie qui les sort de leur quotidien, et surtout, de leur créer des souvenirs qu’ils garderont précieusement. Qu’importe ce que je leur enseigne durant mes cours ; je sais que ce qu’ils garderont, c’est ce qu’ils auront vécu.
Ce voyage n’est pas familial, mais il est important. Il compte pour moi au même titre que les autres. Pour les souvenirs qu’il aura créés pour d’autres, comme pour ceux qu’il me ramènera en mémoire. Car l’Angleterre, ce n’est pas qu’une terre de voyage ; c’est aussi celle qui a vu naître l’embryon de notre propre famille.
Préparation
Inutile que je développe trop longuement cette étape fastidieuse, que beaucoup de profs subissent connaissent et qui sert peu au commun des mortels.
La préparation du voyage s’est faite sur une année complète. La décision a été prise en avril-mai 2024, avec ma collègue de latin, Super Bubu. C’est un voyage dont nous avions déjà parlé mais que le Covid, entre autre, nous avaient empêché de réaliser. Nous avions dans l’idée de thématiser le voyage autour de la langue anglaise et de l’histoire antique au travers de visites soigneusement choisies. Une fois la décision prise, nous avons passé des heures chaque semaine à tout mettre en place, à rechercher des fonds, à mettre en place et gérer des actions afin d’amortir les coûts, à peaufiner, nous renseigner, vérifier les documents nécessaires, prévenir les parents, les harceler pour récupérer les documents.
Sans exagération, les mois de préparation ont été un enfer. Depuis le Brexit, organiser un voyage en Angleterre relève du parcours du combattant. La liste des documents à prévoir est à rallonge, l’étape des douanes est une purge, et beaucoup d’informations que nous avons glanées nous ont demandé du temps (parce que tout n’est pas inscrit sur les sites gouvernementaux, comme nous avons pu le constater avant le départ… et aux douanes) et une bonne dose de stress. Des semaines et des semaines pour collecter les documents des élèves, les vérifier un à un, appeler les parents qui s’étaient trompés ou qui avaient oublié, ajouté d’autres papiers par précaution suite à de nouvelles informations… Beaucoup de temps et d’énergie uniquement pour l’administratif. Et ça, c’est vraiment spécifique à l’Angleterre.
Et puis, n’oublions pas que je faisais partie du voyage. Qui dit moi, dit poisse. A un mois du départ, petite nouveauté de la part de l’Angleterre : l’ETA. Autorisation de voyage électronique, personnelle, obligatoire… et payante. Pas prévue dans le budget de départ, évidemment, puisqu’au moment du vote du budget au CA du collège, elle n’existait pas. Ô joie.
Jusqu’au dernier jour, nous avons géré de l’administratif. Jusqu’au passage des douanes, où un ultime couac nous attendait.
Et je ne parle pas du reste. Des étapes du voyage, de la sélection des élèves (car tous ne pouvaient pas partir), de la répartition par familles, du carnet de voyage destiné aux élèves… De quoi vraiment dissuader n’importe quel prof d’organiser un quelconque voyage. Car tout ce beau travail est bien entendu bénévole.
Informations pratiques
Voyagiste : Cahier de Voyage.
Il est d’usage de passer par un voyagiste pour gérer la planification du voyage, ainsi que tout ce qui relève des réservations de visites, de bus etc… L’année passée, Super Bubu a organisé avec notre collègue d’italien un voyage en Italie à l’aide de Cahier de Voyage. L’expérience s’étant bien passée, nous avons choisi de passer à nouveau par eux pour l’Angleterre.
Oserais-je rappeler toutefois que dans l’équation, il y avait moi, cette fois ?
Est-ce que le voyage s’est déroulé selon les plans ? A peu près. Est-ce qu’il y a eu des couacs ? Evidemment.
Notre avis Malgré les quelques couacs, l’expérience reste positive. Les soucis ont été très vite gérés par Cahier de Voyage, nous avons eu un interlocuteur à chacun de nos appels, et tout a fini par rouler. En amont, la préparation s’est bien déroulée, nos demandes de changement ont été prises en compte et le voyage final correspondait à ce que nous en attendions.
Hébergement
C’est la coutume en Angleterre, inscrite dans les voyages scolaires depuis la nuit des temps : sur la terre de Shakespeare, on dort en famille d’accueil. A vrai dire, je ne sais même pas si un seul voyagiste propose une alternative tant la coutume est ancrée. Dans tous les cas, nous concernant, pas d’alternative possible, car toute autre solution aurait été bien moins économique.
On peut reconnaître un tas d’inconvénients au système des familles d’accueil. Néanmoins, il présente un avantage unique, important, que nul autre système ne saurait remplacer : l’intégration complète dans la culture du pays. Vivre en famille d’accueil, c’est (en principe) partager la manière de vie des locaux. Manger ce qu’ils mangent, dormir comme ils dorment, vivre comme ils vivent. Echanger, parler leur langue, s’imprégner d’un ailleurs. N’est-ce pas le but principal de ce genre de voyage ?
Dans notre collège, le défi est de taille. Nos élèves ne sont pas seulement attachés à leurs familles : souvent, ils n’en sont jamais sortis. S’adapter à une autre cuisine, un autre rythme, de nouvelles habitudes, ils ne l’ont jamais fait. Les élèves angoissent, les parents angoissent. Certains refusent même de laisser leurs enfants partir pour cette unique raison. C’est dire l’ampleur du sacrifice.
Informations : familles d’accueil gérées par Cahier de voyage, localisées à Redditch et Alcester.
Notre avis L’expérience a été plus que concluante. Aucun problème à déplorer, les retours par les élèves ont été enthousiastes, comme l’ont été ceux des familles d’accueil. Une expérience très enrichissante pour nos élèves, qui n’étaient pas peu fiers de leurs prouesses en anglais.
Chez Lynn… et alentours !
Transport
De nouveaux pour des raisons économiques, le voyage s’est fait en bus. Trois chauffeurs se sont relayés (le premier du collège jusqu’à Calais, le second durant toute la durée du séjour en Angleterre, le troisième depuis Calais jusqu’au collège). Nous avons pris le ferry, DSDP à l’aller, P&O au retour. Les réservations ont été gérées par Cahier de voyage, nous avons pris le relais pour ce qui concernait les données à entrer sur les applications (j’y reviendrai, car ça aussi, c’est mythique).
Notre avis Amateurs de confort, passez votre chemin : passer 2 nuits dans un bus plein d’élèves, entrecoupées de navigation au sein d’un ferry surpeuplé, n’est pas la quintessence du luxe. Il faut accepter de voir son sommeil amputé, tolérer les odeurs relatives à l’absence de douche durant deux journées complètes (à l’aller ET au retour) et supporter les bruits d’ado surexcités, occasionnellement remplacés par des ronflements sonores. Sans compter l’humeur parfois exécrable du chauffeur de bus (et là, ça dépend vraiment de la personne que le voyagiste vous délègue). En-dehors de cela, que dire ? Le trajet en car est long mais présente l’avantage d’avoir un moyen de transport assuré durant toute la durée du séjour. Le ferry P&O était bien plus spacieux, mais DSDP nous a offert une collation lors de la traversée.
Informations complémentaires
Déroulé du voyage
Après plusieurs devis, Super Bubu et moi avons finalement validé l’un des itinéraires proposés. Compilant économies (en collège REP, il est hors de question de dépasser un certain budget par famille), latin, anglais, culture générale et spots obligatoires, le voyage correspondait au mieux à nos exigences ainsi qu’à nos freins : Stratford-upon-Avon (ville de Shakespeare) à notre arrivée, puis Oxford, ensuite Bath, et enfin, l’inénarrable Londres.
Durée
Cinq jours en tout : départ le dimanche soir à 18h30 (en principe…), retour vendredi en milieu d’après-midi. Deux nuits passées dans le bus, trois nuits dans les familles.
Repas
Assurés par les familles la plupart du temps. Un pique-nique prévu par les familles d’accueil les mardi, mercredi et jeudi, repas du soir chez elles les lundi, mardi et mercredi. Le reste des repas à la charge des parents.
Participants
52 élèves répartis sur trois niveaux (5eme, 4eme et 3eme) choisis parmi ceux qui suivent les options LCE et LCA. Choix opérés en deux temps : priorisation selon l’investissement des élèves dans les actions mises en place. En cas d’égalité, tirage au sort.
5 accompagnateurs pris parmi les professeurs du collège.
Top départ : des qwacks et des couacs…
Longtemps avant notre départ, nous avons choisi une mascotte : facile à transporter, drôle à présenter, charismatique sur les photos à mettre sur les réseaux (et sans aucun problème de droit à l’image) : the Duck of Burgundy. Oui, c’est un jeu de mot. Et je n’en suis pas peu fière.
Qwack, c’est son bruit. « To qwack or not to qwack » est son cri de guerre, imprimé contre lui. Clairement, il nous était destiné : de « qwack » à « couac », il n’y a qu’un pas !
Dès mon arrivée aux abords du collège, dimanche soir, j’aurais dû me douter. Etrangement, j’ai été sereine toute la journée. Ce qui n’augurait clairement rien de bon.
Je suis la première sur place, vingt minutes avant l’heure demandée. Seules une ou deux voitures, que j’estime être celles de parents, sont là.
Une ou deux voitures, et l’un de mes élèves. Le bagage à la main, ratatiné sous le mur du parking. Et seul.
« Bonjour Madame ! »
Il claironne. Je le salue, lui demande depuis combien de temps il est là, et pourquoi il est seul. Il est arrivé depuis dix bonnes minutes, sa mère l’a laissé là et est repartie.
« Mais j’avais des informations à lui donner avant ton départ » lui dis-je. Notamment les cordonnées de la famille d’accueil. Au cas où.
« Je sais, je lui ai dit, mais elle m’a répondu que c’était bon ».
Je grimace mais ne dis rien. Le même gamin n’a pas de livres sterling, car malgré son insistance, ses parents s’en sont occupés trop tard, donc il devra échanger des euros sur place par ses propres moyens (et en échanger en quantité, car il transporte une belle somme d’argent « parce que Maman veut que je lui rapporte plein de cadeaux »). Il n’a pas non plus d’adaptateur pour prise électrique, malgré notre insistance à ce sujet lors de la réunion (à laquelle ses parents n’ont pas assisté) et lors de nos différents messages Pronote. Tout. Va. Bien.
Les collègues arrivent un à un, les parents et les élèves aussi. Les bagages me font hurler intérieurement. Consigne : un petit bagage, type bagage cabine. Résultat : des tonnes de sacs en vrac, dont la moitié ne servira assurément pas. J’ose une remarque, une maman me répond sèchement. « Ecoutez, les consignes ne viennent pas de nous, mais du voyagiste. Les familles d’accueil conduisent les enfants, c’est pour être sûr que les bagages entrent dans leurs voitures. Si ce n’est pas le cas, le sac restera dans la soute du bus, et tant pis. »
TOUT. VA. BIEN.
L’heure arrive, tout le monde est présent… sauf le bus. Nous attendons 5 minutes, 10 minutes… au bout d’un quart d’heure, Super Bubu et moi nous jetons un air suspicieux. Pas besoin de mot : on sait.
Au bout de 20 minutes, le numéro d’urgence de Cahier de voyage est contacté. Verdict sans aucune surprise : deux semaines avant le voyage, notre heure de départ a été avancée d’une heure trente par le voyagiste… qui a oublié de prévenir le chauffeur.
TOUUUUUUT VAAAAA BIIIIIIIEEEEEN.
Bon an mal an, le bus arrive, et nous partons une heure plus tard que prévue.
Sur la route, les élèves surexcités braillent à tue-tête. Une seule pause nous sert de répit. Empêchés de manger dans le car, les élèves le font malgré tout, cela va s’en dire. Avant que la nuit ne tombe, nous devons entrer un à un sur l’application de DSDP tous les papiers des élèves. Sensibles aux remous du car, Super Bubu et moi aurions voulu le faire avant, mais la première info qui devait être demandée était celle du car et du chauffeur, que le voyagiste n’a pas pu nous donner en amont. Sur l’appli, pourtant, nulle demande de la sorte : seules sont demandées les infos des passeports et cartes d’identité. Nous voilà accroupies à l’avant à scanner 57 documents que nous aurions pu scanner bien avant le départ. Ô joie.
Par bonheur, les nouvelles cartes d’identité se scannent facilement. Pas les anciennes. Que nous entrons donc une à une, info par info, dans le bus brinquebalant. Une éternité et de sérieux remous ventraux.
Enfin, la fastidieuse opération s’achève. Jusqu’à Calais, la route est longue… et passablement bruyante. Bon, l’excitation du voyage.
Juste avant le port, nous changeons de chauffeur. Le nouveau, qui nous suivra en Angleterre, a l’air déjà excédé. Au port, il change trois fois de file, car aucune ne correspond à notre équipage. Et à chaque fois, il se fait engueuler. De quoi ramener sa bonne humeur, bien entendu.
Dans la file interminable, nous commençons à préparer la paperasse que les douaniers, nous n’en doutons pas, nous réclameront. A l’approche du car, une douanière nous indique les documents à préparer : carte d’identité ou passeport + attestation de sortie du territoire, présentés par chaque élève. Nous qui avions tout classé avec soin dans des classeurs…
Nous distribuons à la hâte les documents demandés. Et là, c’est le drame. L’ultime couac. A la lecture d’un prénom d’élève par notre collègue le grand Rê, Super Bubu et moi fronçons les sourcils. « Mais on n’a pas d’élève de ce nom ». Le verdict est sans appel : le père d’une élève s’est trompé. A la place du prénom de sa fille, il a inscrit son propre prénom. La fille n’a donc pas d’AST. Et nous sommes aux portes des douanes.
Une grosse sueur froide nous parcourt. Nous avons tout vérifié avant de partir : les documents, la validité des pièces, les signatures, la couleur des signatures, l’endroit des signatures, les dates de l’AST, la présence des documents pour les deux parents en cas de séparation… Tout, tout, tout, plusieurs fois… mais pas ça. Ou en tout cas, pas pour cette élève.
Heureusement, nous avions tout prévu : si l’AST doit être remplie par les deux parents en cas de séparation, nous avions demandé à toutes les familles de fournir les AST en double (une par parent). Donc dans les doubles, nous avons forcément l’AST de la mère.
Evidemment, non. Certains parents n’ont pas suivi la demande. Et de guerre lasse, à force de courir après les documents, nous nous sommes résignées pour certains cas, comme celui des parents toujours mariés. Nous n’avons donc pas d’autre AST.
Pas d’AST du tout pour cette gamine. Et sans AST, elle ne traverse pas… et nous non plus.
Tandis que Super Bubu se désagrège, je fulmine, submergée par une soudaine bouffée de haine. Tous ces mois de travail, de vérification, de prise de tête, de préparation… pour ça ?
Il n’est pas 6h du matin. Qu’importe. Je prends mon téléphone, appelle le père de l’élève. Une fois, deux fois. Pas de réponse. Et pas d’autre solution.
Rê, mon collègue géant, part expliquer la situation à l’élève. La gamine appelle sa mère, qui répond. En cinq minutes, une nouvelle AST arrive sur son téléphone portable. Notre dernière chance.
A la douane, les élèves descendent, s’alignent, trépignent. Le douanier se fâche « En silence, là ! ». Ca ne rigole vraiment pas. A moi, il explique d’un ton réprobateur qu’il fallait aussi les papiers d’identité des parents. Je fulmine.
« Votre collègue nous a demandé uniquement ces deux papiers-là. Ma collègue et moi lui avons même fait répéter et demander s’il ne fallait rien d’autre, elle a dit non. Donc nous venons avec ce qui est demandé. Mais s’il faut le reste, nous avons tout dans le bus, rangé dans des classeurs, donc on peut tout fournir. »
Le douanier se calme ; le bus précédent, pour lequel 48 AST sur les 51 élèves présents n’étaient pas signées, l’a passablement échaudé.
« Non c’est bon. On peut faire sans. Ce qui compte, c’est que les AST soient signées. »
« Elles le sont toutes, signées en bleu ou en noir, à l’endroit demandé, et en double pour certains élèves, rassurez-vous. »
J’affiche un air sûr et sérieux. Aucune trace de l’AST de dernière minute dans mes mots. Peut-être qu’avec de l’assurance, ça passera.
Un à un passent nos élèves. Notre élève sans AST imprimée est présentée avec Rê, qui joue la carte de l’honnêteté et explique la situation. L’homme grimace.
« Arrangez-vous pour imprimer l’autorisation au retour, car vous risquez de ne pas passer. »
Je crois avoir rarement autant tremblé.
Mais nous passons. Le double tampon m’est remis et nous réintégrons le bus, direction le ferry, au milieu d’un parking presque vide, dans un bateau où nos élèves sont rois. Le ferry part, la côté s’éloigne : enfin, Super Bubu et moi nous autorisons à souffler.
Stratford-upon-Avon : au coin-coin de la rue de Shakespeare
Loin de calmer nos élèves, l’arrivée sur le sol anglais ne fait qu’attiser l’excitation. Désormais, peu importe nos activités, elles seront ponctuées de « Quand est-ce qu’on va dans les familles ? » Hâte ? Peur ? Un peu des deux, sans doute.
Arrivés à Stratford, nous affrontons la grisaille et le froid. Pour les habitués, rien d’anormal. Pour nos élèves, couverts d’un simple tee-shirt suite aux températures estivales françaises, la découverte culturelle est d’abord météorologique.
Grincheux, notre chauffeur ronchon, nous indique que l’heure de rendez-vous avec les familles, ce soir-là, doit être avancée en raison du décalage occasionné par le départ plus tôt du collège. Sans quoi, il n’aura pas son temps légal de pause. Il nous faut donc prévenir la coordinatrice anglaise de toute urgence. Qui a dit que les problèmes se noieraient dans la Manche ?
Sans attendre, nous marchons en direction de Stratford. C’est une ville raisonnablement petite pour des premiers pas à l’étranger avec 52 élèves sur nos talons. Nous rejoignons l’Avon, passons par les monuments hommages à Shakespeare, traversons un pont, puis deux, contournons la grande roue, distribuons nos premières consignes. Le repas est pris au bord de l’Avon, les élèves sont libres, mais l’espace nous permet d’avoir un œil sur tous.
Ce premier repas sur les terres shakespeariennes à des allures de tableau. L’Avon devant nous, les barques, un kiosque sur une berge herbeuse, des cygnes çà et là, un brin de soleil dans le ciel lacéré d’azur, un grand saule penché sur nos têtes. Un décor parfait.
Mais je fais partie du voyage. Et les qwack-qwack de notre mascotte aussi.
Le froid provoque un réflexe inattendu mais hautement salutaire : je rabats ma capuche sur ma tête. Quelques secondes après, je sens une pression éphémère sur le haut de mon crâne couvert. Exactement ce que je redoutais.
« Ah oui, c’est bien une fiente d’oiseau qui t’est tombé dessus. »
Super Bubu m’aide comme elle peut à éponger les dégâts. Mon collège Rê, lui, se fait tatouer le dos. Etrange manière d’arroser notre arrivée ici.
La pause se termine. Un passage par les toilettes publiques, un arrêt en terrasse pour un café salvateur, et nous voilà partis en direction du centre de Stratford. Une première visite nous attend avec la maison de naissance de Shakespeare. A l’abri des pigeons.
Shakespeare’s birthplace
Nous arrivons à l’entrée prévue pour les groupes. Le nôtre est trop conséquent : il faut donc le scinder en deux. Chose faite en quelques minutes, puisqu’en amont, nous nous sommes répartis les élèves en 5 groupes.
L’intérieur est sérieux : les sacs sont fouillés un à un, les élèves attendent plus loin face au guide. « Anglais ? Français ? » me demande-t-on. J’opte pour le français, par compassion pour mes élèves, puis me ravise : après tout, ils sont là pour apprendre la langue !
Le guide ne nous accompagnera pas : son rôle est simplement de présenter la maison et de nous y escorter en longeant la rue jusqu’à l’entrée du jardin. Là, il nous laisse.
Sur le pas de la maison, une autre guide nous explique qu’il faut à nouveau scinder les groupes. Super Bubu, Spiderman, notre collègue d’EPS pro de l’escalade, et moi nous répartissons les élèves. J’entre la première avec mon groupe.
De salle en salle, des guides nous indiquent l’usage de chaque pièce. La visite est un mélange hybride de visite libre et guidée. Chaque guide n’intervient pas forcément, et certains ne nous parlent que parce que nous les sollicitons.
A la sortie, une scène a été érigée dans le jardin ; deux comédiens en tenue d’époque discutent. Au bout de quelques minutes, ils s’animent, nous expliquent leur présence, et se lancent dans une scène shakespearienne (celle du balcon de Roméo et Juliette) à laquelle doit participer le public. C’est-à-dire, mes élèves. Qui ne comprennent pas grand chose aux tirades déclamées dans l’anglais d’origine.
Qu’importe, certains participent. Et moi la première, j’avoue.
Mon avis J’avais quelques appréhensions concernant cette visite. Déjà concernant mes élèves, qui sont assez peu familiers du dramaturge, même si je l’étudie en LCE avec eux. Mais aussi par rapport au côté commercial d’un tel bâtiment. A vrai dire, je n’en attendais pas grand chose, et craignais un peu d’avoir choisi cette visite pour rien. Mais non. Honnêtement, je n’en ai pas été déçue. Résolument historiques, les explications nous plongent dans le quotidien d’un garçon du 16e siècle de condition assez modeste et dans la vie de sa famille. Ses proches ont autant d’importance dans la visite que lui-même, et sa vie et son inspiration se déroulent au fil des pièces. Le scène assurée par des comédiens extérieurs est une plus-value agréable, et le fait que la visite soit libre ou guidée, au choix de chacun, est assez plaisant. L’entrée n’est pas donnée, comme souvent en Angleterre, mais l’endroit est à faire.
Temps libre et découverte
Au sortir de la maison, un premier quartier libre est offert à nos élèves, désireux de dépenser leurs premières livres dans des souvenirs déjà repérés. La rue est d’époque, piétonne, très plaisante à l’œil. Les collègues et moi flânons au gré des devantures et des magasins, surveillant du coin de l’œil la marmaille dispersée.
A l’heure des retrouvailles, le grand Rê prend les rennes de la troupe et nous offre un tour de la ville, jusqu’au point de rendez-vous du bus. Quelques ruelles biscornues, un cul-de-sac inattendu, et les rires moqueurs des élèves, nous accompagnent en attendant l’arrivée de Grincheux.
Mon avis A l’origine, Stratford était notre deuxième arrêt, le second jour de notre voyage. Super Bubu et moi, insatisfaites de voir Oxford reléguer au premier jour, avons préféré inverser les deux villes, supposant Stratford plus rapide à parcourir qu’Oxford. Grand bien nous en a pris. Stratford est une ville agréable, plaisante à visiter, idéale pour un début de voyage. Je ne regrette aucunement ce choix de destination tout comme je me félicite de cette décision de l’avoir faite en début de séjour. Les distances à parcourir sur place sont correctes, même avec la fatigue du voyage, et bien que nous n’ayons pas profité de tout ce que la ville a à offrir, nos élèves sont trop peu familiers de Shakespeare pour en apprécier pleinement toute l’offre. Et Stratford trouve son intérêt avant tout au travers de Shakespeare. Une ville à faire, donc, pour remonter un peu le cours du temps.
Oxford : Harry Potter et aduckption
Un mot pour qualifier la soirée de la veille : réussite. A tous les niveaux.
Ce matin, nous nous levons fourbues mais déterminées. Et surtout, rassérénées. Une nuit sans élèves, c’est trèèès reposant… sauf quand l’on s’inquiète pour eux. Et là, aucun motif d’inquiétude à signaler.
Au contraire : la veille au soir, les élèves ont été distribués au compte-goutte aux familles en raison de l’impossibilité pour certaines de venir plus tôt au point de ralliement. La découverte a eu des allures de défilé sur tapis rouge au festival de Cannes, les belles tenues et le beau temps en moins. Avant l’apparition des familles, les élèves trépignaient d’angoisse. Une fois les familles arrivées, plus d’hésitation : ils se sont avancés, présentés, engagés dans les voitures sans se retourner. Un premier contact excellent qui n’a pu que nous rassurer.
Nous ne sommes pas en reste : Super Bubu, Chalès (notre collège de maths) et moi avons intégré la maison de Lynn, une pimpante sexagénaire plus énergique que nous trois réunies. Joviale, alerte, Lynn parle avec entrain, nous offre l’apéro-thé, nous parle de sa ville, de ses enfants, de son travail. De quoi nous mettre à l’aise pour le reste du séjour.
Et Lynn n’a de moquette ni dans sa cuisine, ni dans sa salle de bain. Enorme point fort.
Ce matin, les élèves sont là à notre arrivée. A leurs sourires béats, nous trouvons notre apaisement : la première soirée en famille a été positive pour tout le monde et chacun est rassuré. Perfect.
Une heure trente de route nous sépare d’Oxford. Nous nous arrêtons face à Christ Church, histoire de donner le ton de la journée. Les élèves, déjà, sont éblouis.
Nous remontons les rues sur les pas du grand Rê, qui nous exposent le temps d’un arrêt ce qu’il sait des bâtiments présents. Mais déjà s’impose une périlleuse mission : trouver des toilettes publiques. Arpentant les rues au gré des signalements de google maps, nous aboutissons à une impasse dans laquelle doit se trouver le graal. Graal qui, en bon calice dissimulé, échappe à nos yeux. J’interpelle alors un cycliste, qui se gratte le crâne. C’est mauvais signe.
Pas de toilettes publiques dans le coin. Et aucun à sa connaissance. Loin de s’avouer vaincu, le grand Rê repart sur les chemins.
Nous passons sous le Bridge of Sighs (Pont des Soupirs), arrivons près de nouveaux bâtiments impressionnants (the Sheldonian Theatre, la bibliothèque…). L’élève qui cherchait désespérément des toilettes s’engouffre dans un pub, en ressort victorieux : la balade reprend.
Notre Graal à nous arrive enfin : la rue piétonne parsemé de boutiques. Pour les élèves, l’heure est à la fête : premier quartier libre décrété. Sans attendre, ils s’éparpillent. A nous l’heure de félicité. Et le premier pub de l’aventure.
Midi nous ramène face à Christ Church, où nous pique-niquons pêle-mêle . D’autres écoles ont eu la même idée. Logique : des toilettes publiques sont à disposition.
Un magasin de souvenirs trône là aussi. Je ne résiste pas : ainsi s’adjoint un camarade à the Duck, que les élèves nommeront sobrement Oxie.
Mais c’est l’Angleterre. Bientôt, le temps se gâte… mais pas dans le ciel.
Alors que nous sortons tranquillement des toilettes, Super Bubu et moi sommes interpellées par des élèves fébriles.
« Madame, Madame, M. a vomi ! »
Echange de soupirs. Quelques questions franchissent nos lèvres : l’élève va bien, inutile d’intervenir. De retour auprès des collègues, nous transmettons l’information, qui s’attire la connivence experte de Spiderman.
« Oui, c’est M., ça. Il vomit dès qu’il fait un effort physique. Il y a quelques semaines, il en a mis plein le sol du gymnase, il n’a pas eu le temps d’aller aux toilettes. »
Rien de tel que ce genre d’échanges pour terminer nos petits pique-nique.
Un téléphone perdu et retrouvé plus tard, nous voilà partis vers New College, dont la visite est prévue en début d’après-midi.
New College
Ai-je précisé que l’adoption d’Oxie n’est pas la première du genre ? D’autres aduckptions ont eu lieu à Shakespeare’s Birthplace. Super Bubu est tombée en pamoison devant des mini-canards Shakespeare, en tous points semblables au nôtre, qu’elle a offerts à chaque accompagnateur en souvenir. Canards qui ont révélé leur vraie nature de baume à lèvres une fois sortis du magasin seulement.
Armés de notre bande de joyeux volatiles, nous nous présentons à New College. Dès les premières minutes, le ton est donné : courtois mais intraitable, le guide à l’accueil demande à nos élèves de respecter le silence, y compris en-dehors des bâtiments. Nos bruyantes ouailles sauront-elles relever le défi ? (spoiler alert : NON).
L’entrée de New College est presque invisible. Coincée entre les murs de la ruelle, elle détonne à peine du reste de la rue.
L’intérieur, a contrario, est grandiose.
Divisés en 3 groupes, nos élèves se massent au cœur de l’imposant Quadrangle, cour intérieure sur laquelle débouche l’entrée. Objectif : visiter le site sans croiser les autres groupes, comme demandé par l’agent d’accueil.
Spiderman et moi analysons le plan : direction le Hall, perché à l’étage de l’un des bâtiments, et servant de cantine aux érudits qui hantent les lieux. Déjà tourbillonnent dans nos têtes les possibles interventions que nous ferons auprès des élèves. Ni lui ni moi ne sommes des spécialistes, que ce soit en vieux bâtiments, en histoire, ou même en discours pompeux qui cacheraient notre érudition défaillante.
Mais nul besoin de déblatérations : les murs parlent d’eux-mêmes. Dans le Hall, les élèves sont impressionnés, hagards, éblouis par l’endroit. Ils avancent, hésitent, observent, admirent. Leurs yeux boivent le spectacle. « Madame, c’est vraiment là qu’ils mangent ? » « Oui, c’est vraiment là. » « Ca a une autre tête que la cantine du collège ! » Ils ne se plaignent pas, ne font que constater ; je grimace pour eux. Le collège où ils grandissent, construit dans les années 1970, attend sa rénovation depuis autant de temps. Tout y est encore d’origine, ou presque. Rénovation sans arrêt repoussée, bien sûr. Ici, l’on constate que tous les vieux murs n’ont pas le même prestige et ne vieillissent pas aussi bien…
Sur nos pas se massent les élèves riquiquis d’une école primaire française. Les mêmes qu’à l’heure du midi. Ils nous collent alors que la règle est, justement, de ne pas créer d’attroupement. Je sais : un rien m’énerve.
Repus de la magnificence du Hall, nous rejoignons les jardins. Autant que le bâti, il éblouit notre groupe, fasciné qu’une cour puisse présenter autre chose qu’un visage de bitume. « Mais les élèves d’ici, ils ont le droit d’aller sur la pelouse ? » « Oui, sans doute, puisqu’il y a des bancs » « La chance ! » L’envie n’est même pas feinte.
Nos têtes sont déjà subjuguées, mais le clou du spectacle ne nous a pas été offert. Il nous reste la chapelle. Pressante, l’école Superglue s’engouffre dans les lieux en même temps que nous. Le guide, pourtant, nous indique que l’endroit nécessite du calme, peu de monde et un silence absolu. Je pouffe : l’école investit la chapelle, j’emmène sciemment mes élèves vers le cloître.
« Madame !! C’est là qu’a été tournée une scène de Harry Potter !! »
Ils tournent, ils observent, ils analysent le lieu. Mais oui, c’est bel et bien là. Malefoy transformé en fouine par Fol-Œil. Les fans parmi mes élèves s’extasient, les autres profitent de la beauté manifeste du lieu.
La chapelle se libère, dernier lieu de notre pèlerinage. Pas de téléphone, pas de photo, pas de bruit : les élèves sont menacés prévenus.
Ils entrent un à un, petits yeux grapillant les parcelles de sublime, rendus humbles par les lieux. Ils chuchotent, échangent, partagent leurs impressions. Un à un, ils s’asseyent. Et soudain, moment de grâce inexpliqué : ils se taisent. Tous. Ils observent en silence. Spiderman et moi nous jetons un regard surpris et impressionné. Finalement, se taire, ils savent faire.
Mais tout a une fin, même la grâce divine : une fois hors de la chapelle, les pépiements reprennent. Le groupe du grand Rê est là, dans le quadrangle ; ne reste que celui de Chalès et Super Bubu. Nous attendons, dans le silence relatif de nos ouailles bruyantes. L’agent vient nous voir et rappelle gentiment le devoir de silence. Le bruit se calme, ronronne, mais les éclats reviennent. Nous soupirons de concert. Inutile de résister, nous connaissons nos élèves. Eclater n’est pas un état soudain, c’est leur état naturel. Leur manière d’exister.
Rê et Spiderman emmènent le groupe au loin, dans la ruelle, tandis que j’attends mes collègues et le reste des ouailles. Seule au milieu du quadrangle, je me sens seulement pleine : de beau, d’histoire, de grandeur. Je ne m’ennuie pas : je me repais.
Mon avis A faire. Vraiment. C’est beau, c’est impressionnant, c’est architecturalement bluffant et historiquement intéressant. Et ça fait rêver. A un ailleurs, à plus grand, à autre chose. Personnellement, j’ai voyagé ; mais voir mes élèves découvrir ce dont on leur parle habituellement mais qu’ils ne croient pas, des écoles de prestige, des lieux d’apprentissage qui donnent simplement envie d’être là et d’être un élève, ça n’a pas de prix. J’ignore ce qu’ils garderont de cette visite. Mais si un seul de mes élèves en a été marqué ne serait-ce qu’un peu, et s’est dit que, pourquoi pas, il pouvait rêver à mieux à force de travail, alors ça en valait la peine.
Bath : découverte Anas-chronique
Le réveil est un peu lourd ce matin. Je pourrais accuser les kilomètres avalés durant les journées de marche, mais soyons honnête : le girls’ night out au pub d’hier soir, en compagnie de Lynn qui nous a raconté sa ville de nuit, le long des berges, est plus responsable que les journées de visite. Est-ce que je regrette cette aventure vespérale ? Absolument pas.
Aujourd’hui, Bath nous attend, et à nos mines ensommeillées se joint un temps grisâtre. A notre arrivée, il pleut et un vent froid mordille nos extrémités découvertes. La fatigue des jours passés commence à peser sur chacun : la journée s’annonce difficile.
On bosse dur sur les visites dans le bus.
Roman Baths, les thermes romains
Dans la queue formée devant les thermes de Bath, nous tressaillons. Autour de nous, des élèves à la pelle en tee-shirt d’été. Du froid ou d’eux, je ne sais pas ce qui me fait le plus frémir.
Nous entrons enfin. L’arrivée est fluide, presque militaire : passage par les toilettes pour ceux qui le souhaitent, distribution d’audioguides français pour les autres. Chacun gère sa visite. Dans l’espace exigu déjà bondé, les élèves se dispersent. Inutile de lutter : il ne nous reste qu’à croiser les doigts pour qu’aucun ne fasse d’âneries.
L’heure trente de visite est rythmée par les bavardages du guide. Parfois, je croise des élèves, j’observe un peu, je les guette, mais leurs silhouettes s’estompent vite dans le grouillement des corps serrés. M., mon petit pot de colle à l’estomac fragile délaissé par sa mère au début du voyage, me retrouve vite et me file comme un paparazzi. Je peine à distinguer mes élèves dans la masse grouillante, mais lui ne perd jamais ma trace. Estomac fragile mais œil de lynx.
Pas d’élèves, ou très peu, dans les alentours ; mais pas d’esclandre non plus. Pas de plaintes du personnel ou de grands cris accusateurs. C’est donc que nos élèves se comportent bien. Parfait.
Au sous-sol, intelligemment placé là puisqu’au milieu de la visite, se trouve un magasin de souvenirs. Quelques élèves s’y trouvent, je les rejoins par curiosité, pour voir ce qu’ils ont déniché. « Madame, madame, regardez, encore un ! ». Mes yeux s’illuminent, moins par la découverte que par l’amusement que m’inspirent mes élèves. Un nouveau canard, un garde romain, cette fois-ci. Parfait pour Super Bubu qui s’est donné tant de mal dans l’organisation du voyage. Les élèves s’amusent de me voir passer en caisse ; c’est de bonne guerre, moi aussi j’étais venue railler leurs achats. A peine acheté, ce nouveau canard est aussitôt adopté : c’est définitif, les élèves aussi sont devenus Duckoholic.
Au terme des thermes (huhu), je retrouve mes collègues, Super Bubu, Spiderman et Chalès. Au-dehors nous attend le grand Rê. Il a une mine de dieu grec délaissé. « J’ai rien pu voir ! J’ai vu des élèves traverser le circuit très vite, donc je les ai suivis pour qu’ils soient pas dehors tout seuls. » Rê est prof d’histoire, c’est dire l’ampleur du sacrifice (et de la frustration). Et nous qui n’avons rien vu ne pouvons que lui offrir nos mines désolées.
Ainsi fut résolu le mystère du calme de nos élèves ; ils n’étaient pas attentifs et sérieux dans les thermes, ils étaient juste sortis. Sauf quelques irréductibles qui résistent encore et toujours à la cancrerie, bien sûr.
Mon avis Ne serait-ce que pour la préservation exceptionnelle des lieux, c’est un endroit à faire. Le site est incroyablement conservé et offre des visages multiples, puisqu’y sont adjoints une partie musée, où diverses pièces sont présentées et expliquées, ainsi que des projections donnant l’illusion des scènes de vie qui se jouaient dans chacune des salles présentées. Petit bémol toutefois : l’audioguide. Contrairement à mes collègues, j’ai demandé à l’avoir en anglais, mais malgré cela, nos avis se rejoignent : beaucoup trop de blablas, ce qui alourdit la visite. Les audioguides mériteraient une petite modernisation.
Au cœur de Bath : sunBathing, Jane Austen et Napoléon contre-attaque
Au sortir des bains, le temps se découvre, à notre grand soulagement. Le pique-nique sera plus aisé ainsi.
Au bord de l’Avon, qui traverse la ville, s’alignent des bancs sur lesquels nous déjeunons. Le soleil brille un peu, timide, dans de rares lambeaux de ciel bleu. Peu à peu les nuages se dispersent ; nous voilà repartis vers le centre-ville.
A la grande joie des profs élèves, se décide un premier quartier libre. En quelques phrases, les consignes sont données. Les élèves aussitôt se dispersent. Sans attendre, nous voilà attablés au soleil, armés de nos thés et cafés.
Quelques emplettes plus tard, et une visite de l’église pour Rê, nous retrouvons les élèves. Quelques pépites restent à découvrir : nous voilà lancés sur les traces de Jane Austen.
« Ah, c’est ça la maison de Jane Austen ? »
Les élèves sont moins impressionnés que dubitatifs. Certes, l’entrée est balisée : une fausse Jane Austen s’y trouve, et un vrai majordome. Heureusement, ce dernier assure le show. La présence de Jane Austen est décidément moins visible devant sa maison que dans toutes les boutiques de la ville.
Qu’importe, nous continuons en direction de The Circus.
Soudain, le cortège d’élèves s’arrête. Aux abords d’un parc, je vois Rê et Spiderman s’éloigner, suivis d’une grande partie de la cohorte, tandis qu’un vieil homme interpelle quelques élèves arrêtés. Leurs yeux ne trompent pas : ils ne comprennent rien. J’arrive, écoute un peu : lancé dans un pamphlet enfiévré, l’homme parle de faits historiques, de batailles, et d’héritage culturel. « Bonjour Monsieur, mes élèves sont français, ils ne comprennent pas ce que vous leur dites. » Je pensais apaiser le feu ; je n’ai fait que l’attiser. Ravi, grandiloquent, le vieux s’emporte à grands renfort de gestes… et de cupcakes postillonnés, qui nous obligent à reculer. Il ne pleut pas à Bath, sauf sous les mots de cet hurluberlu. « Mais Madame, justement ! Vous êtes français ! C’est votre histoire ! Napoléon Bonaparte ! Un grand homme, une légende, c’est grâce à lui que vous jouissez de votre société actuelle et de tous vos privilèges ! » Il s’emporte, indigné ; j’abrège, expliquant qu’actuellement mes élèves planchent sur la seconde guerre mondiale. Il soupire ; nous nous esquivons.
Un fanatique anglais de Napoléon, il fallait bien que ça tombe sur nous !
Nous rattrapons le groupe, arrivons à the Circus, à l’architecture impressionnante, et aux glands dressés qui inspirent notre grand Rê. Royal Crescent nous accueille ensuite, avec une pause bien méritée. Pause que Chalès et moi passons à chercher des toilettes publiques, en trouver très loin de notre point de pause, payer 20 pence pour des toilettes qui empestent et sont crasseux comme jamais, et pour lesquels nous maudissons nos vessies impatientes.
Mon avis Bath est une jolie ville principalement en raison des traces du passé. Néanmoins, elle ne m’aura pas laissé un souvenir indélébile non plus. Est-ce en raison de la météo ? De la fatigue ? Des ruelles malheureusement souillées que nous avons parcourues ? Un tout, peut-être. Les thermes sont à faire, indéniablement. Pour le reste, je pense qu’il n’est pas utile de s’éterniser, même si Bath présente des attraits certains.
Londres : grandeur et décadence de la marche des canards
Nous voilà au point d’orgue de ce voyage scolaire. Si Super Bubu et moi avions la volonté farouche de ne pas centrer notre périple sur la capitale, il nous paraissait impensable de la snober. Déjà parce qu’elle est source de nombreux rêves et fantasmes auprès de tous les élèves ; ensuite parce qu’honnêtement, cette capitale, je l’aime d’amour. Vraiment.
Une seule journée a été planifiée dans cette belle ville. Difficilement, nous avons revu nos prétentions à la baisse : trop d’endroits méritent d’être visités, mais en une journée, impossible de tous les faire. Il a fallu choisir. Le cœur en miettes, nous avons éliminé nos coups de cœur, Camden, Portobello, pour ne garder que les points cruciaux de la capitale, connus de nos élèves. Les éliminer serait comme aller à Paris sans voir la tour Eiffel, après tout.
Dès les premiers instants, la journée s’annonce électrique. Hier soir, nous avons rejoint Rê et Spiderman dans leur ville afin de passer ce dernier repas sur le sol anglais ensemble. L’idée venait de Lynn, prête à parcourir quelques dizaines de miles pour venir nous chercher. Couchés tard après cette belle soirée, nous nous sommes levés très tôt à la demande de Grincheux. Réquisitionnées dès l’aube, les familles ont d’ailleurs protesté, mais qu’importe : il nous a fallu être au point de rendez-vous une bonne demi-heure plus tôt que ne le prévoyait le programme. « Pour charger les bagages en soute ».
Dans le bus, nous sommes vaseux et ensommeillés, profs et élèves de concert. Il est tôt, nous serons à Londres jusqu’au soir, avant de prendre le ferry dans la nuit. Notre chauffeur, lui, retardé de quelques minutes, et malmené sur la route par des voitures inconscientes (mais QUI coupe la route à un bus, à part un suicidaire ? Vu le nombre de voitures qui se sont permis cette extravagance, je soupçonne les Anglais d’être en profonde dépression) est d’une humeur d’employé de bureau prenant le métro à l’heure de pointe et pris dans le flot de touristes venus là en même temps que lui. C’est dire.
A l’arrivée, nous descendons quelque part près de Green Park. Le programme, lui, n’est pas clairement établi ; et comme Green Park n’est pas loin de Buckingham, nous nous lançons à l’assaut du palais royal.
Mais avant, bien sûr, cruciale question existentielle : où trouver des toilettes. Persuadé que je connais Londres comme ma poche, grand Rê s’enquit de mon savoir. « Je t’avoue que le plus simple à chaque fois pour nous était de s’arrêter dans un pub ou de retourner à l’hôtel. Mais d’expérience, je dirais qu’il faut viser un parc ou une gare. Ce ne sera pas forcément gratuit par contre. »
Nous bifurquons vers Victoria Station. Bingo : nous colonisons les toilettes gratuites en moins de deux.
Vessies vidées, nous reprenons le chemin de Buckingham Palace.
Il est 10h. Nous marchons une petite demi-heure. Vous devinez la suite ?
Evidemment, Buckingham Palace est bondé. Vraiment. Déjà la sueur coule de nos fronts. Nos élèves, dans cette masse humaine ? Impossible à détecter.
Eux ne s’en soucient pas. Ils se frayent un chemin pour prendre une photo, un selfie, ou simplement, poser un œil sur l’édifice. Déjà, ils sont éparpillés. Et nous, en PLS.
10h30, la relève de la garde. Comment avons-nous pu ne pas y penser ?
Heureusement, Rê est grand. Il brandit son parapluie. Les ouailles arrivent une à une. La relève se passe, certains élèves manquent encore à l’appel. Tandis que des camarades les harcèlent par téléphone interposé, ils reviennent sans se presser. « On a trouvé une trop bonne place ! » C’est déjà ça.
Traversant Saint-James’s Park, nous rejoignons Westminster, l’Abbaye, Big Ben, le Parlement, puis traversons la Tamise, longeons la berge du côté de London Eye. Rê voudrait atteindre Millenium Bridge, par pur intérêt de prof d’histoire qui, bien évidemment, m’échappe. Alors nous marchons. Les élèves couinent, les élèves râlent. Usés par la faim, ils se traînent en geignant. Le plan de Londres indiquait un petit parc par-delà Millenium Bridge. En un coup d’œil, nous constatons son inexistence.
« Bon, ben on va pique-niquer ici. »
Les élèves échouent sur la pelouse du Tate Modern. Rendez-vous est pris une heure plus tard.
Nous nous esquivons au Corner, restaurant trônant au rez-de-chaussée du musée. Une commande nous permet de jouir des tables en terrasse mais aussi des toilettes. Le plan parfait.
Nos élèves, eux, ne s’embarrassent pas de manières. Nous en voyons plusieurs s’engouffrer dans le lieu, nonchalants, profiter des toilettes, et repartir sans inquiétude. Normal.
La pause les a reposés, et grand bien leur fasse ; car ils ne soupçonnent pas les plans diaboliques de Spiderman, décidément en manque de sport dans ce voyage trop ralenti. « A Oxford, on a fait 15 km. Aujourd’hui, on bat le record, comme ça, ce soir, ils tomberont de fatigue et nous laisserons dormir dans le bus. » La perspective d’une nuit de sommeil plutôt que d’un tumulte comme à l’aller met peu de temps à nous convaincre. Ainsi, marcher il faudra.
Par-delà Millenium Bridge, nous contournons la cathédrale Saint Paul, héroïne secondaire de Mary Poppins (l’original, bien sûr). Les élèves s’enflamment, tous les bâtiments les extasient, Londres a vraiment l’effet attendu.
Après le British Museum, qui nous prend une partie de l’après-midi, nous offrons enfin ce que nos élèves attendent le plus. Un quartier libre. Le shopping n’attend pas, après tout.
Du côté de Covent Garden, nous établissons un périmètre sans être dupes de nos élèves. La fatigue, l’énervement, la fin de ce voyage, tout contribue à les pousser hors de la zone décidée. Quand bien même, une fois les consignes distribuées, nous évacuons les lieux.
Evidemment, nous quittons le périmètre les premiers, nous éloignant de nos 52 fourmis surexcitées.
Au gré des échoppes de souvenirs où Chalès peine à trouver son bonheur, le graal, enfin : le Duck Store. Ces journées de Duck-marche n’avaient donc que ce but ?
C’est pourtant Rê qui en sort délesté de quelques livres sterling. Mais alourdi d’un canard Rubik’s cube. « Pour ma filleule, qui est fan de Rubik’s cube, mais qui les a déjà tous ».
Mais la déroute nous guette, et les prémices s’annoncent. Mon téléphone sonne : le numéro d’une élève. Angoisse. Je rappelle, ne tombe sur personne. J’envoie un message, qui n’est pas distribué.
Soucieux, nous regagnons la zone et le point de rendez-vous. Je guette, je guette, l’élève n’arrive pas. Je respire lorsque je la vois. « Alors ? Pourquoi as-tu appelé ? » « C’est E., il s’était perdu parce qu’il est sorti de la zone. Ses copains ne l’ont pas suivi, et du coup il était tout seul et il s’est perdu. » « Mais… E. ne fait pas partie de mon groupe. Pourquoi il n’a pas appelé directement son professeur référent ? » « Parce qu’il n’avait plus de batterie dans son téléphone. » « Mais toi, tu l’as croisé pourtant, et tu n’étais pas perdue. » « Ben non mais il m’a demandé. »
Aujourd’hui encore, je cherche la logique.
Ce moment ne servait pourtant que de prolepse. Annonciateur du déluge.
Tous les élèves retrouvés, nous les menons sur la place où sont rassemblés la plupart des fastfoods et restaurants du coin. Quartier libre pour manger. De notre côté, nous intégrons un pub et nous régalons d’un dernier repas britannique. Le dernier repas des condamnés… à la honte.
Jusque là, nos élèves nous avaient pourtant épargnés. Mais c’était sans compter sur la fatigue de la marche et l’inspiration procurée par la capitale/
Il est 20h30, nous retrouvons les élèves. Tout le monde est fatigué. Spiderman, satisfait, remarque que son objectif est rempli : les 20 km qu’il avait envisagés sont dépassés.
Mais la fatigue, chez les ados, se traduit autrement que par un endormissement. Etonnamment, elle décuple l’énergie… et la bêtise.
Sur la route pour rejoindre le bus, nous traversons Soho, illuminée dans la nuit. Puis de rues en rues, nous traversons Trafalgar Square, rejoignons la Tamise. Bruyamment.
Nos élèves ne crient pas : ils hurlent. Rien d’humain, non : ils hurlent des cris d’animaux. Diversifiés, certes : du chat à la poule, en passant par le chien ou le lion. Mais ils hurlent.
Plusieurs fois, nous les interpellons : nous expliquons, réprimandons, reprenons. Super Bubu, excédée, se fâche et les invective à son tour dans la rue. Autour de nous, les regards convergent, les gens se penchent aux fenêtres. Qui pour faire un vacarme pareil ? La honte du siècle.
Nos élèves n’aiment pas la honte : nous jouons donc sur cette corde. Mais la fatigue désinhibe, apparemment. « C’est pas grave, ces gens, on ne les reverra jamais ! »
Jusqu’à la montée dans le bus, les cris d’animaux perdurent. Infatigables.
Résultat : à la montée dans le bus, nous séparons les élèves. Par ordre alphabétique. Ils protestent, s’énervent, mais qu’importe. Ils sont placés pour le salut de notre sommeil. Et pour échapper à un homicide.
British Museum
Dans l’après-midi est prévue la visite du British Museum. Habile contrôleur du temps, Rê serpente dans les rues londoniennes au gré de ses envies ; ainsi, nous arrivons à l’heure pile au musée.
Dans son élément, Rê se charge de l’échange avec l’équipe du musée. Autour de nous, les élèves sont fatigués d’avoir marché. Et qui dit fatigués, dit un peu pénibles, et surtout, moins attentifs.
L’entrée est électrique : les élèves sont mal positionnés aux abords du musée, nous les reprenons maintes fois, ils ne comprennent pas car ils obéissent aux recommandations du grand Rê. Les consignes pour l’entrée dans le bâtiment sont distribuées à la hâte par un agent d’accueil, qui ne prend pas la peine de parler moins vite pour se faire comprendre des élèves. Un grand n importe quoi animé de tensions accompagne donc notre entrée.
A l’intérieur, nous nous séparons en 2 groupes : Rê et Chalès d’un côté, Spiderman, Super Bubu et moi de l’autre. Une heure et demie nous est donnée pour voir un maximum de salles du musée, que Rê connait bien. Pour Super Bubu, Spiderman et moi, c’est une autre histoire.
Heureusement, nous avons deux plans : celui donné par le musée, et un autre basé sur celui du musée et complété par Rê. Et évidemment, le sens de l’orientation aiguisé de Spiderman, pro de la course d’orientation.
Dès le début, nous prenons la température (au sens propre aussi, car il fait une chaleur à déshabiller une momie) : quelques élèves nous donnent leur centre d’intérêt, que nous comptons suivre : les îles de Pâques, mais surtout l’Egypte et l’Antiquité. Peanuts.
Le musée est bondé, en plus d’être une fournaise : nous donnons donc pour consigne aux élèves de ne pas dépasser les limites de la galerie en cours de visite afin de tous nous retrouver. Rester groupés et faire plaisir aux élèves en visitant ce qu’ils souhaitent, voilà nos objectifs.
Et bien entendu, c’est un flop absolu pour l’ensemble.
Dès la première galerie, des élèves dépassent les limites : notre décompte est donc faux. Une remontée de bretelles plus tard, nous voilà repartis dans de meilleures conditions.
Au premier escalier, nous perdons Super Bubu et une poignée d’élèves. Elle nous prévient par message, Spiderman et moi gérons donc le reste de la troupe… qui se disperse à qui mieux mieux. A chaque galerie passée, le compte des élèves change. De l’univers musulman, nous ne voyons pas grand chose. Et en prime, à deux sur les plans, nous n’arrivons même pas à nous repérer.
Les élèves, eux, s’occupent au mieux. Leur objectif ? Squatter les ventilateurs et s’asseoir sur tous les sièges disponibles. Deux objectifs hautement culturels.
Deux élèves traversent tant de galeries que nous les perdons durant un long moment. La scène de colère que je leur joue à leur retour, et à laquelle ils participent à grand renfort de « mais on était pas là ! Et on avait pas compris qu’il fallait pas dépasser la porte ! » a sûrement des airs de théâtre antique pour les spectateurs curieux qui arpentent les galeries.
Sauf que l’Antiquité, nous n’y sommes toujours pas, malgré nos prévisions.
Excédés, nous tentons de rejoindre l’île de Pâque, l’Antiquité, l’Egypte, qu’importe, tant que nous changeons d’étage : au point où nous en sommes, perdus sur le plan, nous faisons au mieux avec les élèves que nous avons. Après un énième décompte qui nous donne un nouveau chiffre différent des autres, nous descendons à qui mieux mieux. La fin du temps imparti approche dangereusement.
Enfin, l’île de Pâque. Et la promesse d’une statue qui s’effondre. Certes, la tête impressionne : mais vu les promesses faites, c’est comme faire miroiter un voyage exotique et emmener les élèves dans le Cantal. Nouveau flop, nouveau désintérêt, nouveau ras-le-bol.
Nous passons sous la coupole sans savoir comment. Les élèves s’effondrent ou se dispersent ; nous rattrapons les trublions perdus dans la boutique avec énervement. Et face à nous, enfin, l’Antiquité et l’Egypte. Spiderman pouffe « En fait, c’était facile. Il est mal foutu ce plan ! » Il nous reste une quinzaine de minutes avant de retrouver l’autre groupe, nous passons rapidement dans cette zone, nous faufilant sans succès dans l’espace bondé. Super Bubu est là avec son groupe, à notre grand soulagement.
A l’heure dite, nous retrouvons par hasard l’autre groupe sous la coupole (qui n’était évidemment pas notre lieu de rassemblement). Face au monde et à la chaleur, même Rê a fini par abdiquer, lui qui baigne dans son élément. L’heure de la libération, enfin, a sonné.
Informations : British Museum, Great Russell Street London WC1B 3DG, British Museum
Mon avis Mais quel enfer. Vraiment. Je pèse mes mots. Je pense que ce musée est le point le plus négatif de séjour. Certes, les collections sont exceptionnelles. Le musée vaut le détour, il est culturellement riche, et en prime, il est gratuit. Mais justement, ce point positif (la gratuité) est devenu notre principal point négatif. Le musée était surchargé ce jour-là, et en plus d’être difficilement praticable, la surcharge de monde a transformé les lieux en fournaise. Peu d’élèves en ont profité réellement, et même nous, en tant qu’adultes, avons eu du mal à y trouver notre compte, surtout après les 15 km de marche déjà faits depuis le matin. Si l’itinéraire devait être repensé, je pense que je demanderais à faire cette visite le matin, avant que chacun soit fatigué. Et même, quitte à viser une activité gratuite, je troquerais le British Museum contre le National History Museum, dont j’ai un très bon souvenir, et que j’ai trouvé beaucoup plus ludique. Ce n’est donc clairement pas le meilleur moment de ce voyage. Dommage pour un musée si complet. Et encore plus dommage pour nos élèves qui, pour la plupart, n’avaient jamais mis un pied dans un musée.
Voyage retour
Contrairement à nos espoirs, les 20 km n’ont pas épuisé tous les élèves. Et malgré le placement effectué dès le départ, certains trouvent tout de même leur compte dans la répartition et braillent une partie de la nuit. Au point de me faire sortir de mes gonds la première. Le sommeil, vraiment, c’est sacré pour moi.
Quand enfin nous parvenons à calmer un maximum d’élèves, peu de répit nous est offert. Super Bubu et Chalès tentent d’entrer dans l’application les passeports et cartes d’identité de tout le monde, comme à l’aller. Sauf que ça ne fonctionne pas. Un nouvel appel en urgence à Cahier de voyage plus tard, et le verdict tombe : il faudra que ce soit fait à l’arrivée à Douvres. Et à 1h du matin. Ô joie.
Désireux de rentrer tôt, Grincheux carbure sur la route et nous presse au départ. Si bien que nous arrivons au port à minuit. Je somnole difficilement, après m’être énervée contre l’élève punie qui s’est retrouvée à côté de moi (mais qui braille tant que la punie, c’est moi). « Bon, il me faut un traducteur ! » A Douvres, il ne peut pas expliquer notre cas. Je m’exécute.
J’explique, l’agente m’écoute, note rapidement sur une feuille volante ce que je lui dis. « Il faut aller à la maison des routiers pour qu’ils enregistrent les documents. » Le car se gare, je descends seule, à minuit, jusqu’à la maison nommée, avec tous les documents à scanner en travers des bras.
L’endroit est vide. Je n’en crois pas ma chance, qui est d’ailleurs un peu suspecte. Mais je m’avance, désireuse de me débarrasser rapidement de la corvée et de retrouver mon siège pour poursuivre ma nuit même pas entamée. L’agente scanne tous les documents en un rien de temps. Et me donne l’envie de ne plus jamais utiliser leur appli chronophage.
Puis elle me tend les documents. Et là… patatra. La pile lui échappe : toutes les cartes d’identité s’effondrent à ses pieds. Je soupire. De la chance, moi ? Pourquoi y ai-je cru ?
Elle ramasse, me tend le paquet. Je prends le temps de tout recompter. Tout est là. C’est déjà ça.
Je rejoins le bus, qui arrive aux douanes. Le passage est rapide « Nous vérifions les cartes d’identité. » Je descends auprès de l’agent, lui demande s’il y a besoin des AST et des autres papiers. Pas jouasse, il m’envoie balader « J’ai dit les cartes d’identité, c’est tout. Et il faut se dépêcher, c’est parce que vous traînez à descendre du bus que les embouteillages se créent. » Je remonte, remontée, et passe le mot. Nous distribuons les cartes à la descente du bus, les élèves arrivent au compte-goutte. Pressés par l’agent, nous nous fâchons, crions, même le chauffeur se lève et va secouer les élèves (qui évidemment, dormaient). Mais les élèves ne se pressent pas pour autant. Nous sommes excédés. L’agent, lui, se met à ricaner. « Vous avez choisi d’être prof, hein. » Et il s’éloigne vers le bus suivant. L’envie me prend de lui faire avaler toutes les AST d’un coup.
Heureusement, les agents des douanes sont plus compréhensifs. Le passage se passe sans heurt, avec quelques vannes en prime.
Après 3h d’attente au port, nous voilà dans le ferry… bondé. Surpeuplé. Débordant comme l’estomac de M. après un effort. A notre montée, difficile de trouver une place pour s’asseoir. D’autant plus difficile quand certaines places sont prises par des personnes qui s’allongent allègrement sur les banquettes disponibles.
Mais évidemment, ce n’est pas le pire. Derrière notre table, une personne parle au téléphone. Sur haut parleur. Très fort. Ni en anglais, ni en français. Nous ne sommes pas encore partis que déjà, j’ai des envies de meurtre qui montent.
Le bateau part. Des cris retentissent. De vrais cris, multiples, des hurlements d’excitation. Nous nous jetons un œil. Qui gèrera nos élèves turbulents ?
Soulagement ou dépit ? Ce ne sont pas nos élèves. Ce sont des petits Britanniques en culottes courtes, en 6eme peut-être, qui traversent le ferry de long en large en braillant, poussant, courant, gesticulant. Sous l’œil attendri de leurs adultes responsables.
1h30 de trajet : ils vont se poser et se calmer. Ou simplement se lasser.
Absolument pas. Ils braillent ainsi durant tout le trajet. Notre seul répit ? Lorsqu’ils étaient à l’autre bout du bateau.
L’arrivée à Calais fait office de libération. Nous regagnons le bus, vérifions les places des élèves (qui en ont sournoisement changé), puis changeons de chauffeur juste après la descente. Bye-bye Grincheux ! Le reste du voyage se fait avec douceur : comme nous dormions, le nouveau chauffeur, attentionné, n’a pas fait la pause à l’heure prévue mais a attendu que nous nous réveillions. Il a communiqué par micro avec les élèves, a été sympa avec nous tous, et le trajet s’est passé dans les meilleures conditions pour tout le monde. De quoi mettre un point final positif à notre voyage.
Restaurants
Que serait un voyage sans escale culinaire ? Quelques découvertes en vrac effectuées avec les collègues.
The Plough (Oxford)
Pub situé dans la rue piétonne. Nous y sommes entrés pour avoir un œil sur les élèves. L’accueil y était sympathique, tout comme l’ambiance, typique des pubs anglais.
The Red Lion (Evesham)
Pub où nous a emmenées Lynn. Installé dans l’un des plus vieux bâtiments de la ville, qui était une maison. Endroit très chouette, chargé d’histoire, avec des soirées organisées. Souvent bondé même si le pub ne fait pas de cuisine, mais possibilité d’acheter à manger ailleurs et de venir se poser là. A faire.
Nook (Bath)
Sorte de café avec terrasse. Nous nous y sommes arrêtés pour boire un café / thé et profiter du soleil. Sympa pour la terrasse mais l’endroit ne casse pas des briques non plus.
The Wetherspoon (Redditch)
Conseillé par Céline pour manger un fish & chips. L’intérêt des Wetherspoon (qui est une chaîne) est surtout de manger et de boire pour un prix modique. Jipé et moi allions toutes les semaines au Wetherspoon quand nous habitions à Skipton, mais je trouve que ça a un peu mal vieilli (beaucoup plus cher, donc moins intéressant). Mais ça permet de profiter de l’ambiance pub malgré tout.
Corner (Londres)
Restaurant du Tate Modern. L’endroit est sympa, l’offre est large, mais le prix est élevé.
Brewmaster (Londres)
Près de Covent Garden. Sur deux étages : celui du bas plutôt pour prendre une bière, et en haut pour être posés et manger. Personnel sympa, l’endroit est agréable, l’offre végétarienne (et vegan !) est intéressante. Un bon moment, et on y a bien mangé (copieusement aussi, d’ailleurs). Bon rapport qualité / prix.
Conclusion
« Tu vois, c’est pour ça que j’organise de nouveaux voyages même si je dis chaque année que j’arrête. » me dit Super Bubu avec un sourire. Face à elle, des bouquets d’élèves excités, enflammés, heureux de ce qu’ils voient ou au contraire particulièrement critiques… mais vivants. Une expérience, un autre regard, une confiance nouvelle… et des impérissables souvenirs. « Parce qu’ils retiendront quoi de leurs années au collège ? Sûrement pas ce qu’on leur rabâche en cours », ajoute-t-elle. « Moi, j’ai peu de souvenirs de ce que j’y ai appris. Par contre, je me souviens très bien des voyages que j’ai faits. Encore aujourd’hui. Ca m’a tellement appris. » Comment mieux résumer ce périple ? De toutes les galères vécues, des semaines intenses de préparation, des prises de tête, des doutes, des multiples découragements, des persécutions d’élèves ou de parents qui ne rendaient rien dans les temps et pour lesquels nous avons élaboré quelques nouvelles malédictions, nous ne garderons pas grand chose. Il ne reste aujourd’hui que le sentiment d’avoir réussi et d’avoir partagé une expérience inoubliable avec nos élèves. De ce bénévolat choisi, je ne regrette rien. Les exclamations émerveillées des élèves, leur excitation face aux découvertes, leurs angoisses puis leur satisfaction face aux familles d’accueil ; les relations nouvelles entre eux, les relations différentes avec nous ; l’adaptation aux groupes, l’apprentissage de l’autonomie, leur fierté face à leurs réussites. Tout valait coup. Chaque galère rencontrée est largement compensée par ce qu’ils ont vécu et ce que, par extension, nous avons vécu avec eux. Et qu’en garderai-je personnellement ? L’Angleterre est une terre d’accueil pour moi, une terre de cœur, l’endroit où se sont dessinés les contours de ma vie d’adulte. Grâce à elle, je me suis émancipée et j’ai grandi. Y retourner me procure toujours une grande joie en même temps que le sentiment de rentrer chez moi. Car chez moi, ce sont plusieurs endroits différents qui ont imprégné ma vie et l’ont façonnée. Organiser, même en binôme, un voyage scolaire était une grande première pour moi. Faire découvrir à mes élèves un endroit qui me tient à cœur m’était important, tout comme l’était le fait de leur montrer à quoi servent tous ces apprentissages qu’ils effectuent avec moi, chaque jour ou presque, en classe. Lorsque j’ai décidé d’être prof, il y a 8 ans maintenant, les voyages faisaient vraiment partie de ce que j’envisageais avec les élèves. Pas pour mon plaisir personnel, car alors, autant m’épargner la peine de ces préparatifs et payer mon voyage seule ; mais pour la conviction que j’avais que les voyages forgent, les voyages font apprendre, font grandir, font comprendre l’utilité de l’apprentissage de la langue. Aujourd’hui, je suis à un tournant, un moment où je me demande vraiment si je dois continuer dans ce métier, si je vais tenir, si ça sert encore à quelque chose. Et ce voyage m’a rappelé que oui, ça sert. C’est pour des moments comme ça que j’ai choisi ce métier. J’ignore ce que les élèves retiendront de leurs années à l’école ou même de ce voyage. Ce que je sais, en revanche, c’est que personne ne pourra leur enlever ce voyage qu’ils ont fait, cette expérience qu’ils ont eue et cette découverte que, en-dehors des limites de leur ville, dont parfois ils ne sont jamais sortis, il existe autre chose, un ailleurs, une autre possibilité, qu’il ne tient qu’à eux d’aller l’explorer. Peut-être qu’ils ne le feront pas : mais désormais, ils savent qu’ils peuvent le faire, et surtout, ils sauront qu’ils l’ont déjà fait le temps d’un voyage.
3 commentaires sur “Pour le meilleur… et pour Shakespeare : Voyage scolaire en Grande-Bretagne, Avril 2025.”
Merci !
C’est Super Bubu qu’il fallait signer ! ^^
Toujours au top, continue comme ça, celà nous permet de voyager un peu aussi en suivant tes aventures.
Gros bisous à vous tous